24
Mon premier arrêt fut pour la tente du prêteur sur gages, où je vendis l’arme de Zebra à un prix scandaleusement bas par rapport à sa vraie valeur. Je ne pouvais pas me plaindre ; j’étais moins intéressé par l’argent ainsi récupéré que désireux de me débarrasser de l’arme avant que mes poursuivants ne me retrouvent grâce à elle. Le prêteur sur gages me demanda si elle était chaude, mais je ne lus pas d’intérêt particulier dans son regard. De plus, elle était beaucoup trop encombrante. À part une convention de fétichistes de l’artillerie lourde, je n’imaginais pas un seul endroit où j’aurais pu me présenter avec un article pareil sans provoquer des hauts cris.
Je constatai avec satisfaction que Madame Dominika officiait encore. Cette fois-ci, je n’eus pas besoin qu’on me traîne chez elle ; j’y entrai de mon plein gré, les poches de ma houppelande alourdies par les chargeurs que j’avais oublié de revendre.
— C’est fermé, me dit Tom, le gamin qui nous avait emmenés chez elle, à notre arrivée, Quirrenbach et moi.
Je détachai quelques billets d’une liasse et les plaquai sur la table devant Tom qui les regarda en ouvrant de grands yeux.
— Ça vient d’ouvrir, dis-je, en écartant le rideau de séparation.
Il faisait sombre de l’autre côté, mais au bout d’une seconde ou deux l’intérieur de la tente me devint visible. J’eus l’impression que quelqu’un avait allumé une lanterne grise, très faible. Dominika dormait sur le canapé qui lui servait de table d’opération, son anatomie généreuse drapée dans une tenue qui avait dû commencer son existence comme parachute.
— Réveillez-vous, dis-je, pas trop fort. Vous avez un client.
Ses yeux s’ouvrirent lentement, pareils à des fentes dans un gâteau en train de cuire.
— Qu’est-ce que c’est ? Vous n’avez donc aucun respect… ? protesta-t-elle. Vous avez pas à faire irruption ici !
— Bon, ce qui est fait est fait. (Je tirai un autre billet et le lui agitai devant le nez.) Comment trouvez-vous ça ?
— Je ne sais pas. Je ne vois rien. Qu’est-ce que vous avez aux yeux ? Pourquoi ils sont comme ça ?
— Je n’ai rien aux yeux, répliquai-je, intrigué.
Les porckos m’avaient dit quelque chose du même genre, et par ailleurs j’étais bien forcé de constater que je n’avais plus de difficulté à voir dans le noir.
J’étouffai dans l’œuf cette pensée un tantinet perturbante et remis la pression sur Dominika :
— J’ai besoin que vous fassiez quelque chose pour moi, et que vous répondiez à quelques questions. Ce n’est pas trop vous demander, si ?
Elle propulsa sa masse hors du canapé et cala son hémisphère sud dans le harnais à vapeur qui attendait tout à côté. J’entendis un bruit de vérin qui fuyait, puis Dominika s’éloigna du canapé avec toute la grâce d’une baleine.
— Quel genre de boulot, quel genre de questions ?
— J’ai besoin que vous m’enleviez un implant. Et j’aurai quelques questions à vous poser sur un de mes amis…
— J’aurai peut-être aussi des questions à vous poser, à propos d’un ami.
Je me demandais ce qu’elle voulait dire, mais avant que j’aie eu le temps de l’interroger, elle alluma l’intérieur de la tente, exposant ses instruments disposés autour du canapé. Je vis alors qu’il était éclaboussé de petites taches de sang séché, certaines anciennes, d’autres qui l’étaient beaucoup moins.
— Mais c’est pas donné, non plus. Montrez-moi l’implant.
Je m’exécutai et elle l’examina quelques instants, en me palpant la tête avec ses doigts munis de dés tranchants.
— Comme des implants du Grand Jeu, mais vous êtes toujours vivant, dit-elle d’un air satisfait.
Ça voulait manifestement dire que ça ne pouvait pas être un implant du Grand Jeu, et l’espace d’un instant je pensai qu’elle avait peut-être raison. Après tout, combien de proies avaient jamais eu l’occasion de venir voir Madame Dominika pour se faire retirer du crâne un implant du Grand Jeu ?
— Vous pouvez m’en débarrasser ?
— Si la connexion neurale est superficielle, pas de problème.
Elle me guida vers le divan, fit basculer un dispositif de visualisation devant ses yeux et scruta l’intérieur de mon crâne tout en se mâchouillant la lèvre inférieure.
— Bon. Connexions neurales superficielles ; atteignent à peine le cortex. Bonne nouvelle pour vous. Mais on dirait un implant du Jeu. Comment il est arrivé là ? Les Mendiants ? Non, non, pas les Mendiants, fit-elle en secouant la tête, les bourrelets de chair entourant son cou pendouillant comme des contrepoids. À moins que vous m’ayez menti hier, quand vous avez dit pas avoir d’implants. Et ça, cicatrice toute fraîche. Pas même un jour.
— Enlevez-moi ce foutu truc et c’est tout, dis-je, ou je sors d’ici et je récupère l’argent que j’ai déjà donné au gamin.
— Vous pouvez faire ça, mais vous ne trouverez pas mieux que Dominika. Ça pas une menace ; ça juste une promesse.
— Alors faites-le, dis-je.
— D’abord, votre question, dit-elle en agitant ses doigts avec une dextérité impressionnante, tout en lévitant autour de la table d’opération pour préparer ses instruments.
Elle en avait une pleine bourse quelque part dans l’empilement de bourrelets qu’elle trimbalait à la taille, et les prélevait au jugé, sans se couper ni se piquer les doigts.
— J’ai un ami appelé Reivich, dis-je. Il est arrivé un ou deux jours avant moi, et nous nous sommes perdus. Les Mendiants disent que c’est l’amnésie du réveil. J’ai entendu dire qu’il était dans le Dais, mais c’est tout.
— Et alors ?
— Alors, il y a de bonnes chances pour qu’il ait fait appel à vos services. (Il ne pouvait pas faire autrement, me disais-je.) Il avait des implants à faire retirer, comme M. Quirrenbach, mon autre compagnon de voyage.
— Qu’est-ce qui vous fait penser que je connais cet homme ?
— Je n’en sais rien. Cent de plus ? Ça vous aiderait à retrouver la mémoire ?
— Dominika pas très bonne mémoire, si tôt le matin.
— Deux cents, alors. Vous vous souvenez de M. Reivich, maintenant ?
Je regardai une succession d’expressions théâtrales s’inscrire sur sa physionomie. Il fallait lui laisser ça, elle retrouvait ses souvenirs avec beaucoup d’élégance.
— Ce M. Reivich… Un cas spécial, lui.
Tu parles ! Même sur Sky’s Edge, un aristocrate comme Reivich devait avoir autant de quincaillerie dans le corps que tous les frimeurs de la Belle Époque réunis ; et peut-être même plus que certains Demarchistes qui tenaient le haut du pavé. Et comme Quirrenbach, il n’avait pas entendu parler de la Pourriture Fondante avant d’arriver dans le système de Yellowstone. Il n’avait pas eu le temps de s’adresser aux rares cliniques orbitales encore susceptibles de procéder à l’extraction. Il devait être pressé de rejoindre la surface et de se perdre dans Chasm City.
— Je me doute que c’était un cas spécial, répondis-je. Et c’est pour ça que je pense que vous savez comment entrer en contact avec lui.
— C’est quoi, ce qui vous fait penser une chose pareille ?
Je poussai un soupir. Ce n’était pas gagné. Et ça allait me coûter cher. Et même en y mettant le prix…
— Supposons que vous lui ayez ôté quelque chose et qu’il ait eu l’air en pleine forme, et que le lendemain vous ayez découvert qu’il y avait quelque chose d’anormal dans l’implant que vous lui avez ôté – qu’il comportait des traces de peste, par exemple. Il vous aurait bien fallu reprendre contact avec lui, non ?
Son expression n’avait pas changé d’un iota pendant notre échange, et je décidai qu’un peu de flatterie inoffensive ne pouvait pas faire mal dans le tableau.
— C’est ce que ferait n’importe quel chirurgien qui se respecte. Je sais que, dans le coin, tout le monde ne prendrait pas la peine de courir après un client comme ça, mais vous venez de le dire : il n’y en a pas deux comme Madame Dominika.
Elle eut un grognement approbateur.
— Secret médical, ajouta-t-elle.
Nous savions tous deux ce que ça voulait dire.
Quelques minutes plus tard, je me retrouvai allégé de plusieurs douzaines de billets mais en possession d’une adresse dans le Dais ; un endroit appelé Escher Heights. Je n’avais pas la moindre idée de ce que désignait cet endroit, s’il s’agissait d’un appartement, d’un bâtiment, ou simplement d’une région particulière de ce dédale.
— Maintenant, fermez les yeux, dit-elle en plaquant sur mon front un doigt coiffé d’un dé. La magie de Dominika va opérer.
Elle m’administra un anesthésique local et se mit au boulot. Ce ne fut pas long, et je n’éprouvai pas de véritable désagrément quand elle m’ôta l’implant du Grand Jeu. Elle aurait aussi bien pu m’exciser un kyste. Je me demandai pourquoi Waverly n’avait pas pensé à inclure dans l’implant un dispositif anti-intrusion. Peut-être pensait-on que ce ne serait plus du sport. De toute façon, si j’avais compris quelque chose à ce que m’avaient raconté Waverly et Zebra, selon la règle du jeu, la télémétrie de l’implant n’était pas censée être accessible aux participants. Les joueurs avaient le droit de chasser la proie à l’aide de toutes les techniques possibles et imaginables, mais se repérer sur un émetteur neural était tout simplement trop facile. L’implant était uniquement destiné aux spectateurs, et aux gens comme Waverly qui suivaient les déplacements du Grand Jeu.
Distraitement, je pensai aux raffinements que j’aurais introduits si j’en avais eu le loisir. D’abord, j’aurais fait en sorte que l’implant soit beaucoup plus difficile à enlever, en intégrant les connexions neurales profondes qui inquiétaient Dominika, et j’aurais ajouté un système anti-intrusion. Quelque chose qui grillerait le cerveau du sujet si quelqu’un essayait d’enlever l’implant avant le moment prévu. J’équiperais aussi les chasseurs d’implants, tout aussi difficiles à retirer. Je ferais en sorte que les deux types d’implants – ceux des chasseurs et ceux de la proie – émettent une sorte de signal codé que chacun pourrait reconnaître. Et quand ils s’approcheraient les uns des autres dans un rayon prédéterminé – disons un pâté de maisons, ou moins –, les implants en informeraient leur porteur, grâce aux connexions neurales profondes. Par ailleurs, j’éliminerais complètement les voyeurs de la partie ; ils n’auraient qu’à se débrouiller pour suivre le Jeu. Qui serait beaucoup moins ostentatoire. Et pourquoi le limiter à une cinquantaine d’heures seulement ? Dans une ville de la taille de celle-ci, il était évident que la chasse pouvait facilement durer des dizaines de jours, voire plus, pourvu que la proie ait le temps de courir se cacher dans le labyrinthe de la Mouise. Du reste, je ne voyais pas de raison de limiter la zone de jeu à la Mouise, ou même à Chasm City. Pourquoi ne pas l’étendre à toutes les colonies de la planète, s’ils étaient à la recherche d’un vrai défi ?
Évidemment, ils ne marcheraient jamais. Ce qu’ils voulaient, c’était une mise à mort rapide pour un investissement minimal. Une nuit sanglante, avec aussi peu de danger et d’implication personnelle que possible.
— Voilà, monsieur Mirabel, fit Dominika en m’appliquant une compresse stérile sur la tempe. C’est fini.
Elle tenait l’implant entre deux doigts. On aurait dit une petite pierre précieuse, grise et brillante.
— Et si ce n’est pas un implant du Grand Jeu, alors Dominika est la femme la plus maigre de Chasm City.
Elle m’aida à me relever. Je me sentais un peu étourdi, mais quand je tâtai la plaie, elle me parut toute petite, et il n’y avait aucun signe d’inflammation.
— Vous n’êtes pas curieux ? demanda-t-elle alors que je remettais la houppelande de Vadim, avide de l’anonymat qu’elle me procurait en dépit de la chaleur et de l’humidité.
— Pas curieux… Pas curieux de quoi ?
— J’ai dit, je vous poserais questions au sujet de votre ami.
— Reivich ? Nous en avons déjà parlé.
— Non. Autre ami, fit-elle en commençant à remballer ses dés à coudre. M. Quirrenbach. Celui avec qui vous étiez hier.
— En réalité, M. Quirrenbach est plutôt une relation qu’un ami. Mais que vouliez-vous me dire à son sujet ?
— Il m’a payée pour ne pas vous parler. Beaucoup d’argent. Alors je ne dis rien. Mais vous riche, maintenant, monsieur Mirabel. À côté, M. Quirrenbach a l’air pauvre. Vous comprenez ce que Dominika veut dire ?
— Vous voulez dire que Quirrenbach a acheté votre silence, mais que si j’augmente la mise je pourrai annuler cette transaction ?
— Vous futé, monsieur Mirabel. Les opérations de Dominika, jamais provoquer dommages au cerveau.
— Ravi de l’apprendre.
Avec un soupir excédé, je mis la main à la poche et lui demandai ce que Quirrenbach ne voulait pas que je sache. Je n’étais pas très sûr de ce que j’attendais. Pas grand-chose, en fait ; je n’avais guère eu le temps d’intégrer que Quirrenbach pouvait avoir quelque chose à cacher.
— Il est venu avec vous, reprit Dominika. Habillé comme vous, habits des Mendiants. M’a demandé lui enlever implants…
— Dites-moi quelque chose que je ne sache pas, plutôt.
Dominika eut alors un sourire salace, et je sus que, quoi qu’elle m’apprenne, elle allait prendre son pied en me le racontant.
— Il n’avait pas d’implants, monsieur Mirabel.
— Comment ça ? Je vous ai vu l’opérer. Il était allongé sur votre canapé. Vous lui avez rasé la tête.
— Il m’a dit de faire comme si. Dominika, elle pose pas de questions. Elle fait ce que le client dit. Client toujours raison. Surtout quand client bien payer, comme M. Quirrenbach. Client dit faire semblant opérer. Raser cheveux, faire comme si. Mais je lui ai pas ouvert la tête. Pas besoin. Je l’ai quand même scanné – rien dedans. Lui tout clean.
— Mais pourquoi… ?
Soudain, tout s’éclaira. Quirrenbach n’avait pas besoin qu’on lui ôte ses implants parce que, s’il en avait jamais eu, il se les était fait enlever depuis des années, pendant la peste. Quirrenbach ne venait pas de Grand Teton. Pas du tout ; il ne venait pas de l’extérieur du système. Il était du coin, et il avait été recruté pour me suivre et découvrir ce que j’étais venu faire ici.
Il travaillait pour Reivich.
Reivich était arrivé sur Chasm City avant moi. Il était déjà là alors que j’étais encore chez les Mendiants de Glace, à me faire rafistoler les souvenirs. Quelques jours d’avance, ce n’était pas beaucoup, mais ça lui avait manifestement suffi pour trouver de l’aide. Quirrenbach avait peut-être été sa première recrue. Il l’avait renvoyé en orbite, se mêler aux immigrants qui venaient d’arriver d’au-delà du système. Sa mission était simple : enquêter sur les gens ressuscités de l’Orvieto, et trouver s’il n’y en avait pas un qui pourrait être un tueur à gages lancé sur sa trace.
Je repensai à la façon dont les événements s’étaient déroulés.
D’abord, j’avais été abordé par Vadim dans les parties communes du Strelnikov. Je l’avais envoyé promener, mais, quelques minutes plus tard, je l’avais vu tabasser Quirrenbach. J’avais traversé l’espace commun, obligeant Vadim à lâcher Quirrenbach, et je lui avais cassé la figure. Je me souvenais très bien que c’était Quirrenbach qui m’avait dit de ne pas le massacrer.
Sur le coup, j’avais pris ça pour de la compassion.
Par la suite, nous étions allés fouiller la cabine de Vadim. Je me souvenais que Quirrenbach avait d’abord paru gêné, il avait élevé toutes sortes de protestations, et puis j’avais discuté avec lui, et Quirrenbach s’était servi dans les affaires de Vadim, tout comme moi.
Tout du long, je n’avais pas voulu voir ce qui crevait les yeux : Quirrenbach et Vadim étaient de mèche.
Quirrenbach avait besoin d’un prétexte pour m’aborder, pour me tirer les vers du nez sans éveiller mes soupçons. Ils m’avaient bien eu. Vadim avait ostensiblement pris Quirrenbach à partie dans l’espace commun. Ils devaient bien se douter que je ne pourrais m’empêcher d’intervenir. Surtout après ma propre altercation avec Vadim. Plus tard, quand nous avions été attaqués dans le carrousel, Quirrenbach était resté en retrait. Un type le retenait pendant que Vadim passait sa rage sur moi.
Ça aurait dû me sauter aux yeux, à ce moment-là.
Quirrenbach s’était focalisé sur moi. Par ailleurs, s’il m’avait repéré parmi tous les passagers du vaisseau, ça voulait dire qu’il était excellent à ce jeu-là. Maintenant, ce n’était peut-être pas le cas. Reivich avait pu embaucher une demi-douzaine d’hommes pour suivre le train aux autres passagers, utilisant chacun des stratagèmes différents pour aborder leur cible. La différence, c’était que les autres avaient tous misé sur le mauvais cheval, alors que Quirrenbach – par chance, par intuition ou par déduction – avait mis dans le mille. Mais il n’avait aucun moyen d’en être sûr. J’avais pris bien soin, au cours de toutes nos conversations, de ne rien dire qui aurait pu révéler mon identité de responsable de la sécurité de Cahuella.
J’essayai de me mettre à la place de Quirrenbach.
Ils avaient dû être très tentés, Vadim et lui, de me tuer. Mais ils ne pouvaient se le permettre ; pas tant qu’ils ignoraient si j’étais bien leur assassin. S’ils m’avaient réglé mon compte avant, ils n’auraient jamais eu la preuve d’avoir éliminé celui qu’ils cherchaient – et le doute aurait toujours subsisté.
Quirrenbach avait donc probablement prévu de me suivre aussi longtemps que nécessaire pour en avoir le cœur net. La visite chez Dominika était indispensable pour asseoir sa crédibilité. Il n’avait apparemment pas compris qu’ayant été dans l’année je n’avais pas d’implants, et que je n’aurais donc pas besoin des talents de la bonne dame. Mais il avait pris ça calmement, me confiant ses affaires pendant qu’il était sous le bistouri. Joli, Quirrenbach, me dis-je. Bien joué.
Sauf que, encore une fois, rétrospectivement, un détail aurait dû m’ouvrir les yeux : le prêteur sur gages s’était plaint que les expériensticks de Quirrenbach étaient de la contrebande ; des copies des originaux qu’il avait eus entre les mains des semaines auparavant. Or Quirrenbach m’avait raconté qu’il venait de débarquer. Si je vérifiais les rôles des gobe-lumen qui étaient arrivés la semaine passée, en trouverais-je seulement un qui venait de Grand Teton ? Ça se pouvait. Mais ce n’était pas forcé. Ça dépendait du soin que Quirrenbach avait mis à peaufiner sa couverture. Je doutais qu’elle soit très approfondie, parce qu’il n’avait eu qu’un jour ou deux pour la mettre sur pied, en partant de zéro.
L’un dans l’autre, il n’avait pas fait du mauvais boulot.
Il devait être un peu plus de midi, et Dominika venait d’en finir avec moi quand j’eus un nouvel épisode Haussmann. J’étais à la gare centrale, adossé à un mur, et je regardais distraitement un marionnettiste, pas mauvais, ma foi, amuser un petit groupe d’enfants. Le type avait un théâtre miniature et animait une marionnette de Marco Ferris en scaphandre spatial, délicatement articulée, sur une falaise formée par un tas de gravats. Ferris descendait dans le gouffre, parce qu’il y avait au fond un tas de pierres précieuses gardé par un féroce monstre à neuf têtes. Le marionnettiste fit sauter le monstre sur Ferris, et les enfants se mirent à applaudir et à pousser des cris.
C’est alors que mes pensées se figèrent et que l’épisode s’inséra, brutalement.
Après – quand je pris le temps de digérer ce qui m’avait été révélé –, je réfléchis à ceux qui l’avaient précédé. Les épisodes Haussmann avaient commencé assez innocemment, relatant la vie de Sky conformément aux faits tels que je les connaissais. Et puis ils s’étaient mis à diverger, par de petits détails, d’abord, puis d’une façon plus manifeste. L’histoire officielle ne faisait aucune allusion à un sixième vaisseau, ou du moins je n’en avais jamais entendu parler. De même, la possibilité que Sky ait quelque chose à voir dans l’assassinat de son père était une sacrée révélation. Quant à Balcazar, qui n’était qu’une note en bas de page dans les livres d’histoire, l’un des prédécesseurs de Sky et voilà tout, je n’avais jamais entendu dire que c’était Sky qui l’avait tué.
Je serrai le poing, faisant goutter le sang sur le sol de la salle des pas perdus, et je commençai à me demander quel genre de virus j’avais attrapé.
— Je n’ai rien pu faire. Il dormait tranquillement, sans faire un bruit… Je n’aurais jamais cru qu’il puisse y avoir un problème…
Les deux infirmiers étaient montés à bord pour examiner Balcazar à la seconde où le vaisseau s’était arrimé et où Sky avait donné l’alarme concernant le vieillard. Valdivia et Rengo avaient refermé le sas derrière eux afin d’avoir la place de se remuer. Sky les regardait attentivement. Ils avaient l’air méfiants, chafouins. Et parfaitement épuisés, avec de gros cernes noirs autour des yeux.
— Il n’a pas crié, il n’a pas donné l’impression qu’il cherchait son souffle, quelque chose comme ça ? demanda Rengo.
— Non, répondit Sky. Il n’a pas même dit ouf.
Il affectait un air désemparé, sans trop en faire. Après tout, la disparition de Balcazar dégageait la voie qui conduisait au fauteuil de capitaine. C’était comme si, dans un labyrinthe compliqué, un sentier rectiligne, dégagé, était apparu qui menait droit au cœur. Il le savait ; tout le monde le savait. Et si son chagrin ne s’était pas teinté d’un soupçon de plaisir à l’idée de cette opportunité, ç’aurait été louche.
— Je parie que ce sont les salauds du Palestine qui l’ont empoisonné, lança Valdivia. Je lui avais déconseillé d’y aller, vous savez.
— La réunion a été très stressante, dit Sky.
— Ça a probablement suffi, répondit Rengo en grattant la peau rose vif sous son œil. Inutile d’accuser qui que ce soit. Il n’aura pas supporté la tension, c’est tout.
— Alors je n’aurais rien pu faire ?
L’autre infirmier, Valdivia, avait déboutonné la tunique de Balcazar et tripotait les prothèses dont sa poitrine était bardée.
— Ça aurait dû émettre un signal d’alarme, dit-il d’un air dubitatif. Vous n’avez rien entendu ?
— Comme je vous l’ai dit, pas un soupir.
— Ce satané truc a dû lâcher, encore une fois. Écoutez, Sky, si quelqu’un apprenait ça, on serait très mal, Rengo et moi. Cette saloperie de système n’arrêtait pas de tomber en rideau, depuis quelque temps, mais on était tellement débordés… (Il laissa échapper un profond soupir et secoua la tête comme s’il n’arrivait pas à croire lui-même à toutes les heures de boulot que ça représentait.) Bon, ça ne veut pas dire qu’on ne le réparait jamais, mais on ne pouvait évidemment pas passer tout notre temps à dorloter Balcazar au détriment des autres, hein ? Il paraît que le Brasilia est mieux équipé que nous, avec tout ce bordel décrépit, mais pour le bien que ça nous fait, hein…
— Comme vous dites, acquiesça Sky en hochant la tête. Je ne sais pas combien d’autres seraient morts si vous vous étiez davantage consacré au vieux. Je comprends parfaitement.
— Tant mieux, Sky, parce que ça va faire un drôle de chambard quand on saura qu’il est mort. (Valdivia examina à nouveau le capitaine, mais s’il espérait une guérison miraculeuse, elle n’eut pas lieu.) La qualité de nos soins sera mise en cause. Vous allez être passé sur le gril à propos de la façon dont vous avez négocié le trajet vers le Palestine. Ramirez et les autres salauds du conseil vont essayer de dire qu’on a merdé et que vous avez fait preuve de négligence. Faites-moi confiance : j’ai déjà vécu ça plusieurs fois.
Sky regarda le capitaine, son épaulette maculée de salive sèche. La trace argentée ressemblait à de la bave d’escargot.
— Nous savons tous que nous n’y sommes pour rien, déclara-t-il. C’était un brave homme ; il a bien servi ce bâtiment, longtemps après qu’il aurait dû prendre sa retraite. Mais il était vieux.
— Oui, et il serait mort d’ici un an ou deux, quoi qu’il en soit. Mais essayez d’expliquer ça à l’équipage…
— Alors nous avons intérêt à ouvrir le parapluie.
— Sky… pas un mot, hein ? À propos de ce qu’on vous a dit, d’accord ?
Quelqu’un tapait sur la porte du sas pour entrer dans la navette. Sky ignora l’intrusion.
— Qu’est-ce que vous voulez que je dise, au juste ?
L’infirmier inspira un bon coup.
— Vous devez dire que le système a émis un signal. Peu importe que vous n’ayez pas réagi. Vous n’auriez rien pu faire, de toute façon : vous n’aviez ni les compétences ni le matériel, et vous étiez encore loin du vaisseau.
Sky hocha la tête, comme si tout ça était parfaitement raisonnable, exactement ce qu’il aurait suggéré lui-même.
— Je ne fais aucune allusion au fait que le réseau prosthétique ne marchait pas, c’est ça ?
Les deux infirmiers échangèrent un coup d’œil.
— C’est ça, acquiesça le premier. C’est exactement ça. Personne ne vous fera le moindre reproche, Sky. Tout le monde comprendra que vous avez fait de votre mieux.
Quand Sky y réfléchissait, le capitaine avait l’air parfaitement apaisé, à présent. Il avait les yeux fermés – l’un des infirmiers lui avait baissé les paupières pour lui conférer un semblant de dignité dans la mort. On aurait pu croire qu’il rêvait de son enfance, comme avait dit son Clown. Même si son enfance, à bord du vaisseau, s’était déroulée exactement comme celle de Sky, dans une ambiance stérile et claustrophobique.
Les coups sur la porte du sas se faisaient de plus en plus insistants.
— Il va falloir que je les laisse entrer, dit Sky.
— Sky… fit le premier infirmier, d’un ton implorant.
Sky actionna la commande d’ouverture de la porte. Une vingtaine de personnes au moins se bousculèrent pour entrer dans la cabine et voir le capitaine mort. Chacun faisait une tête d’enterrement, tout en espérant secrètement qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle fausse alerte. Balcazar avait l’habitude détestable de mourir régulièrement depuis plusieurs années maintenant.
— Dieu du Ciel ! s’exclama une femme du laboratoire des propulsions. Alors c’est vrai, ce n’est pas… Et qu’est-ce qui s’est passé ?
L’un des infirmiers s’apprêtait à répondre, mais Sky le devança :
— Son réseau prosthétique a eu une avarie, dit-il.
— Comment ?
— Difficile à dire. J’ai surveillé Balcazar pendant tout le vol. Il allait très bien, et puis son système a émis un signal. J’ai ouvert sa tunique, regardé l’état de diagnostic. Ça disait qu’il faisait une attaque.
— Non… commença l’un des infirmiers.
— Et alors ? Il faisait une attaque ? le coupa la femme, s’adressant toujours à Sky.
— Pas du tout. Il n’a cessé de me parler, très lucidement. Aucun signe de malaise, juste un vague ennui. Et puis le système a annoncé qu’il allait tenter la défibrillation. Inutile de dire qu’à ce stade il s’est beaucoup agité…
— Et que s’est-il passé ?
— J’ai essayé de déconnecter le système, mais avec tous les tuyaux qu’il avait un peu partout, je me suis vite rendu compte que ce serait impossible au cours des quelques secondes dont je disposais avant le début de la défibrillation. Je n’avais pas le choix, je devais m’écarter de lui. Je risquais de me faire tuer si je le touchais à ce moment-là…
— Il ment ! s’exclama l’infirmier.
— Ne l’écoutez pas, répondit placidement Sky. Que voulez-vous qu’il dise d’autre ? Je ne dis pas qu’ils l’ont fait exprès… ajouta-t-il, laissant planer cette phrase afin qu’elle ait le temps de se graver dans l’imagination de l’assistance. Je ne dis pas qu’ils l’ont fait exprès, répéta-t-il, juste que c’était une terrible erreur, probablement due au surmenage. Regardez-les, tous les deux. Ils sont près de la rupture. Pas étonnant qu’ils se soient mis à faire des bêtises. On ne peut pas leur en vouloir.
Voilà. Quand les gens repenseraient à cette conversation, ce qui dominerait, ce ne serait pas Sky se lavant les mains de toute l’affaire, mais Sky se montrant magnanime et même compatissant dans la victoire. Ils s’en rendraient compte et feraient chorus avec lui : la responsabilité incombait aux infirmiers, qui dormaient littéralement debout. Un grand homme universellement respecté était mort dans des circonstances regrettables.
Il avait bien ouvert le parapluie.
Une autopsie établirait que le capitaine était mort d’une crise cardiaque, sauf que ni l’autopsie, ni la mémoire d’état du corset prosthétique ne permettraient jamais tout à fait d’élucider les détails précis de sa mort, et plus particulièrement l’historique de ses derniers instants.
— Tu as très bien fait, dit son Clown.
Exact. D’un autre côté, il fallait lui rendre hommage : c’était son Clown qui lui avait dit de déboutonner la tunique de Balcazar pendant qu’il dormait, qui lui avait montré comment accéder aux fonctions restreintes du réseau et comment le programmer afin que le défibrillateur se déclenche alors que le capitaine allait très bien – rectification : allait comme depuis quelque temps. Son Clown avait fait preuve de beaucoup d’astuce, même si, quelque part, Sky savait que l’astuce de son Clown avait toujours été la sienne, à lui. Enfin, son Clown était allé la chercher dans sa tête, et il lui en était reconnaissant.
— Je pense que nous faisons une bonne équipe, répondit Sky, tout bas.
Si bas que personne ne l’entendit.
Sky regardait les corps des hommes disparaître dans le vide.
Valdivia et Rengo avaient été exécutés de la façon la plus simple qui se puisse imaginer à bord d’un vaisseau spatial : l’asphyxie dans un sas, suivie par l’éjection dans le vide. Le procès des assassins du vieillard avait pris deux ans, temps du vaisseau. C’était infernalement long, mais les appels avaient succédé aux appels, on avait relevé des incohérences dans la déposition de Sky. Et puis les appels avaient été rejetés, et Sky avait réussi à expliquer les incohérences à la satisfaction générale, ou presque. Maintenant, un aréopage d’officiers supérieurs du vaisseau se massaient devant les hublots et scrutaient les ténèbres. Ils avaient écouté les hommes mourir en cognant sur la porte du sas alors qu’on aspirait l’air de la pièce.
Oui, la punition était rude, se dit-il – et les compétences médicales, déjà médiocres, à bord du vaisseau, ne sortaient bien sûr pas grandies de cette affaire. Mais un tel crime ne pouvait rester impuni. Peu importait que ces hommes n’aient jamais eu l’intention de tuer Balcazar – ce qui restait encore à prouver –, ils avaient provoqué sa mort par leur négligence, et à bord d’un vaisseau spatial la négligence était un crime presque aussi grave que la mutinerie. Ç’aurait été encore une négligence que de ne pas faire un exemple avec eux.
— C’est toi qui les as tués, fit Constanza, si bas qu’il fut seul à l’entendre. Tu as réussi à convaincre les autres, mais pas moi, Sky. Je te connais trop bien pour ça.
— Tu ne me connais pas du tout, dit-il dans un sifflement.
— Oh que si ! Je te connais depuis que tu es tout petit, fit-elle avec un sourire exagéré, comme s’ils parlaient de la pluie et du beau temps. Tu n’as jamais été comme les autres, Sky. Tu t’es toujours beaucoup plus intéressé aux choses et aux êtres tordus, comme Fliss, ou aux monstres, comme l’agent infiltré. Tu l’as gardé en vie, n’est-ce pas ?
— Qui ça ? demanda-t-il, d’un air aussi peu naturel que celui de Constanza.
— L’agent infiltré, répéta-t-elle en le regardant entre ses paupières étrécies. Où est-il, à propos ? Je connais une centaine d’endroits à bord du Santiago où tu aurais pu le cacher. Je finirai bien par le trouver, tu sais, et ce jour-là, je mettrai fin à la petite expérience sadique à laquelle tu te livres. De la même façon que j’arriverai à prouver que tu as piégé Valdivia et Rengo. Tu paieras tout ça.
Sky eut un sourire en pensant à la chambre des tortures où il gardait Fliss et le Chimérique. Le dauphin avait atteint un degré de folie inimaginable. C’était devenu un organe de haine pure qui n’existait que pour infliger des souffrances au Chimérique. Sky l’avait conditionné pour lui reprocher son emprisonnement, et maintenant le dauphin avait assumé le rôle du Diable face au Dieu que Sky était devenu aux yeux du Chimérique. Il avait été beaucoup plus facile de le former de cette façon, de lui donner quelqu’un à craindre et à mépriser en même temps qu’à vénérer. Lentement mais sûrement, le Chimérique approchait de l’idéal que Sky avait toujours eu en tête. Quand il aurait besoin de lui – pas avant des années –, il serait parfaitement au point.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, dit-il.
Une main se posa sur son épaule. C’était Ramirez, le chef du conseil exécutif, l’organisme représentatif du bâtiment auquel incombait la tâche d’élire le successeur de Balcazar. Qui serait très probablement Ramirez, à ce qu’on disait.
— Tu le monopolises encore. Constanza ? demanda l’homme.
— On parlait du bon vieux temps, répondit-elle. Rien qui ne puisse attendre…
— Il n’a pas molli, et c’est tout à son honneur, tu ne trouves pas, Constanza ? Un autre aurait pu être tenté de laisser à ces hommes le bénéfice du doute, mais pas notre Sky.
— Pas lui, non, répondit Constanza en tournant les talons.
— Il n’y a pas de place pour le doute dans la Flottille, fit Sky. (Il eut un geste en direction du capitaine, allongé dans son caisson réfrigéré.) S’il y a une leçon que ce cher vieil homme m’a apprise, c’est qu’il ne faut jamais laisser le doute s’installer dans la maison.
— Le cher vieil homme ? répéta Ramirez, amusé. Balcazar, vous voulez dire ?
— C’était un père pour moi. Nous ne sommes pas près d’en revoir un comme lui. Ces hommes peuvent s’estimer heureux d’avoir connu une mort aussi anodine que l’asphyxie. Balcazar, lui, leur aurait infligé un trépas bien plus pénible. (Sky le regarda avec intensité.) Vous êtes d’accord, n’est-ce pas, monsieur ?
— Je… je n’aurais pas la prétention de me prononcer, répondit Ramirez, l’air légèrement déconcerté. À vrai dire, je ne comprenais pas grand-chose à ce qui se passait dans la tête de Balcazar. On dit qu’il n’était pas très lucide, vers la fin. Mais j’imagine que vous êtes mieux placé que personne pour le savoir, vous étiez son favori, Haussmann. (Encore une fois, cette main sur son épaule.) Et ça veut dire quelque chose pour certains d’entre nous. Nous faisions confiance à Balcazar, à son jugement, exactement comme il se fiait à Titus, votre père. Je vais être franc : votre nom a été avancé comme… que diriez-vous de…
— Devenir le capitaine ? (Aucune raison de tourner autour du pot.) C’est un peu prématuré, non ? Et puis… vous avez les références parfaites, une si grande expérience…
— Il y a un an, j’aurais peut-être été d’accord. Il se peut que j’assume sa succession, en effet. Mais je ne suis plus tout jeune, et j’imagine qu’il ne se passera guère de temps avant qu’on s’interroge sur mon successeur probable…
— Vous avez des années devant vous, monsieur.
— Oh, il se peut que je vive jusqu’à ce que nous arrivions à Journey’s End, mais je ne serai pas en position de superviser les années difficiles de la colonisation. Même vous, vous ne serez plus un jeune homme à ce moment-là, Haussmann. Mais vous serez beaucoup plus jeune que beaucoup d’entre nous. Et surtout, je vois que vous avez du sang-froid ainsi qu’une vision… Quelque chose vous trouble, Haussmann ?
Sky regardait les petits points qu’étaient les condamnés se dissoudre dans les ténèbres, comme deux petites gouttes de crème lâchées dans le plus noir des cafés possibles et imaginables. Le vaisseau n’accélérait plus, évidemment – il avait atteint sa vitesse de croisière avant que Sky ne vienne au monde –, ce qui voulait dire que les hommes mettraient une éternité à disparaître.
— Rien du tout, monsieur. Je réfléchissais, c’est tout. Maintenant que ces deux hommes ont été éjectés et que nous n’avons plus besoin de les transporter avec nous, nous allons pouvoir décélérer un tout petit peu plus efficacement lorsque le moment viendra d’initier la poussée de freinage. Ça veut dire que nous pourrons rester un tout petit peu plus longtemps à notre vitesse de croisière. Nous arriverons donc plus vite à destination. Conclusion : ces hommes ont, d’une façon infime, qui ne suffira évidemment pas à faire la différence, payé leur crime envers le bâtiment.
— Vous avez toujours des idées bizarres, Haussmann, fit Ramirez qui se pencha vers lui et poursuivit, en chuchotant, bien qu’il n’y ait aucun risque que les autres officiers surprennent leur conversation : Un petit conseil… je ne plaisantais pas quand je disais que votre nom a été évoqué – mais vous n’êtes pas le seul candidat, et une parole imprudente de votre part pourrait avoir un effet désastreux sur vos chances. Je me fais bien comprendre ?
— C’est clair comme du cristal, monsieur.
— Parfait. Alors, faites bien attention où vous mettez les pieds, gardez la tête froide, et vous avez toutes vos chances.
Sky hocha la tête. Il imaginait que Ramirez s’attendait à ce qu’il lui soit reconnaissant de ces bribes de confidences, mais ce que Sky éprouvait en réalité – et s’efforçait de cacher – était un mépris sans bornes. Comme si ce que voulaient Ramirez et ses copains pouvait avoir la moindre influence sur lui ! Comme s’ils avaient leur mot à dire dans le fait qu’il devienne capitaine ou non. Les pauvres imbéciles aveugles !
— Il n’est rien, souffla Sky. Mais il faut que je lui laisse croire qu’il nous est utile.
— Absolument, dit son Clown, qui n’était jamais loin. C’est aussi ce que je ferais à ta place.